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Article Amys du Vieil Eu - Cercle Paul Paray

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Article Amys du Vieil Eu


     Extrait d’un entretien entre Michel Fontaine et Jean Cabon,
petit-fils de Paul Paray, publié dans le Bulletin 2025
des Amys du Vieil Eu

Michel Fontaine – En février, nous étions réunis au cinéma de Mers-les-Bains pour assister à la projection du film « Le choix du pianiste », où André Manoukian campe le personnage de Paul Paray. Si l'intention du réalisateur était de saluer le rôle du chef sous l'Occupation, ce portrait vous semble-t-il pertinent, et le scénario est-il fidèle à la réalité des faits ?

Jean Cabon – Je me souviens bien de cette rencontre au cinéma Gérard Philipe. C’est une double annonce de la Mairie du Tréport et des Amys du Vieil Eu qui avait suscité ma curiosité pour ce film, et j’étais heureux de le voir pour la deuxième fois, en votre compagnie. Je dois dire qu’en première projection, je n’avais pas bien saisi la logique du scénario, en raison d’un grand nombre de retours avant/arrière dans le temps, les actions se situant dans les années 1930 à 1950, de l’avant-guerre à l’occupation puis au lendemain de la libération. Effectivement, le personnage de Paul Paray est incarné par André Manoukian, et c’était une demi-surprise, car si l’acteur (dont c’était le premier rôle au cinéma) est très connu comme musicien et animateur d’émissions télévisées, il ne ressemble pas physiquement à Paul Paray. J’ajouterai même que lorsqu’on le voit diriger un orchestre, la baguette à la main, sa battue assez molle n’a rien à voir avec celle de mon grand-père ! Mais je vais essayer, cher Michel, de répondre sérieusement à votre question.



Je ne doute pas que son scénariste et réalisateur, Jacques Otmezguine, soit un vrai mélomane, mais son film n’est pas une comédie musicale ni la reconstitution historique de la vie d’un musicien. Car le personnage central, un jeune et talentueux pianiste français nommé François Touraine, confronté aux drames de la Seconde Guerre, est tout à fait imaginaire, comme celui de son amante et professeure de piano, frappée par les lois anti-juives. Quant aux chefs d’orchestre Paul Paray, Wilhem Furtwängler et Herbert von Karajan, ils sont très stylisés - jusqu’à la caricature pour le troisième, dont la figure est constamment associée à un grand drapeau nazi. Et tous ces personnages sont des symboles. Paul Paray n’apparaît qu’à trois moments du film, un peu comme une icône ou une référence artistique de l’épo
que. En somme, le sujet du film est celui d’une situation dramatique qui fut vécue par tous les Français dans les années 1940, et que traduit fort bien son titre : « Le choix du pianiste ». Je dirais volontiers qu’il est d’inspiration sartrienne : « Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande », et Descartes soutenait que la liberté était infinie. Car il fallut bien s’engager pendant l’Occupation, et tous les personnages du film sont contraints à faire des choix, soit en se suicidant (comme le père du très jeune pianiste), soit en acceptant de se soumettre et de collaborer (comme sa sœur), soit en adoptant le parti du refus de la soumission, celui de la Résistance. C’est à cette douloureuse alternative qu’est condamné le pianiste virtuose du film qui, pour sauver la femme aimée, arrêtée et menacée de déportation en Allemagne, est tenté de répondre positivement au grand chef Wilhelm Furtwängler, qui l’invite à poursuivre sa collaboration artistique avec le Philharmonique de Berlin.  

Mais quand il faut choisir, à qui demander conseil ? Si le pianiste consulte Paul Paray, c’est que ce dernier a répondu positivement, en janvier 1939, à une invitation de Furtwängler - sans être pour autant « son ami » - et qu’il constitue alors une autorité tant musicale que morale. Fin 1939, Paray avait refusé de se soumettre aux lois anti-juives et choisi de démissionner des Concerts Colonne. Il n’avait retrouvé son orchestre parisien qu’après la Libération. De ce point de vue, le film est conforme à la réalité historique : fin 1944, l’Orchestre Colonne ayant récupéré son nom et son chef, bien des solistes furent heureux de répondre à l’invitation de Paul Paray. Ce fut notamment le cas pour deux excellentes pianistes, Yvonne Lefébure et Monique Haas, magnifiques interprètes des Concertos de Maurice Ravel, qui ont été menacées par l’occupant et ont toujours refusé de jouer pour lui. Et j’ouvre une parenthèse pour vous dire que tout gamin, j’avais suivi ma mère et mon grand-père chez Yvonne Lefébure, dont l’aimable vivacité et la détermination m’avaient impressionné.
Je ne vois donc pas d’erreur majeure dans le film, qui ne me semble pêcher que par des raccourcis. En revanche, j’ai sursauté quand j’entendis une surprenante déclaration d’André Manoukian, invité de l’émission télévisée « C à Vous » de fin janvier, qui s’employait à donner quelques précisions sur la conduite de Paul Paray après qu’il ait quitté son orchestre débaptisé dans le Paris occupé : « Il va se barrer à Monaco et emmener tous les musiciens juifs de l’orchestre…. et du coup il va tous les sauver ». C’est évidemment faux, car il s’écoula une année entre son départ de Paris et ses retrouvailles avec l’orchestre de la Principauté, et les musiciens juifs qu’il accueillit et protégea à Monaco venaient d’abord de l’Orchestre National de la Radio qu’il avait dirigé à Marseille ! Mais André Manoukian s’exprimait avec tant d’émotion que nous lui pardonnerons volontiers.




 
 Paul Paray dirige le New York Philharmonic (Photo NYPO, 1956)





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