Cercle Paul Paray


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Paul Paray (1886-1979)

Du vivant de Paul Paray, la brillante carrière du chef éclipsa quelque peu les travaux du compositeur. On se souvient que sa direction d'orchestre, chez Lamoureux et Colonne, passait pour un modèle de clarté et d'élégance, et qu'il fut, après la seconde guerre mondiale, un infatigable ambassadeur de la musique française, en particulier sur le continent américain. Compositeur dès sa jeunesse, sur les orgues du Tréport et de la cathédrale de Rouen, il resta très discret quant à son œuvre musicale, si riche en inventions rythmiques et mélodiques, qui se trouve enfin rassemblée aux Editions Jobert, à Paris.

Le Tréport, Rouen, Paris

Paul Paray disait volontiers que "toute musique digne de ce nom doit pouvoir être chantée", et ce n'est pas un hasard si ses compositions privilégient la mélodie. Né le 24 mai 1886 dans la petite ville côtière du Tréport, en Haute Normandie, le jeune Paul est initié au piano par son père, Auguste Paray, organiste de l'église Saint-Jacques et directeur de l'Orphéon municipal, et découvre à ses côtés, pendant la saison estivale, les grands oratorios de Haydn, Mendelssohn, Berlioz, Gounod, Saint-Saëns.
A neuf ans, il rejoint son frère aîné à la maîtrise Saint-Evode de la cathédrale de Rouen. Il y reçoit une solide formation littéraire et musicale, sous la conduite de deux maîtres exceptionnels, le chanoine Adolphe Bourdon et l'organiste Jules Haëlling. Il chante le grégorien, les compositeurs de la Renaissance, découvre l'harmonie, approfondit les règles du solfège, pratique le violoncelle, les timbales, le piano et l'orgue. A quatorze ans, il joue de mémoire, sur le grand instrument de la cathédrale, toute l'œuvre pour orgue de Jean-Sébastien Bach, et compose un premier
Magnificat pour les jours de fête.

Avec Marcel Dupré, son ami d'enfance, il passe de longues heures à interpréter les symphonies de Widor et de Vierne (les "contemporains" d'alors) et déchiffre à vue les partitions de Franck, Bruckner et Reger. Bientôt sollicité pour accompagner au piano des artistes lyriques de passage à Rouen, il découvre les Mélodies de Gabriel Fauré et compose lui-même Paroles à la Lune, en 1902, sur un poème d'Anna de Noailles. Quelques mois plus tard, il écrit ses premières pièces pour piano, un Scherzetto et une Tarantelle. L'avenir du jeune homme semble tracé : tout comme Marcel Dupré et ses condisciples rouennais (Henri Beaucamp, Ludovic Panel, son frère Auguste Paray), il sera organiste, ou pianiste-concertiste. Mais le sort en décide autrement.

Paul Paray a dix-sept ans lorsque le grand organiste Henri Dallier, en vacances au Tréport, découvre les talents du jeune compositeur, et le fait entrer au Conservatoire de Paris. Il y suivra les cours d'harmonie, de contrepoint et de composition de Xavier Leroux, Georges Caussade, Charles Lenepveu, puis de Paul Vidal. A dix-huit ans, il écrit une première série de Mélodies, et une ravissante Pastorale de Noël, qu'il conçoit "en une nuit".
Il met à profit ses moments de liberté pour gagner quelques sous et tâter du métier : il est violoncelliste au Théâtre Sarah Bernhardt, puis, en 1909, après son service militaire, succède à Maurice Yvain au piano du cabaret "Les Quat'Z'Arts", où il signe de nombreux couplets sous le pseudonyme Paul Apria. Il n'en compose pas moins une élégante
Fantaisie pour piano et orchestre, une Sonate pour piano et violon, et se lie d'amitié avec Jean Jobert, qui deviendra son éditeur à partir de 1912.

Le Prix de Rome et la guerre

Un premier prix d'harmonie et un second prix de contrepoint lui permettent de se présenter au concours de Rome de 1910. Sa cantate Acis et Galatée lui vaut un second Grand Prix, et l'estime de Gabriel Fauré. C'est l'année suivante, en juillet 1911, qu'il obtient le premier Grand Prix pour sa cantate Yanitza, qui fait l'unanimité du jury, présidé par Camille Saint-Saens. L'œuvre sera jouée au siège de l'Institut de France, en novembre 1911, et elle sera reprise à la Villa Medicis, en 1913, peu après l'installation de son nouveau directeur, Albert Besnard.
De son séjour à Rome, brutalement interrompu par la guerre, Paul Paray se souviendra comme de la période la plus heureuse de sa vie. Il écrit à Rome la Suite d'orchestre
Adonis troublé (qui fournira la musique du ballet Artémis troublée, monté par Léon Bakst à l'Opéra de Paris, en avril 1922), de nombreuses pièces pour piano, un Nocturne pour violon et piano, et de nouvelles Mélodies sur des textes de Théophile Gautier, Jean Aicard, Albert Samain, José-Maria de Hérédia… Il y compose aussi un grand oratorio, Jeanne d'Arc, qui sera chanté en la cathédrale de Rouen, en ouverture des fêtes commémoratives de mai 1913, puis à Rome en mai 1914.

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La guerre va mettre un terme provisoire à ce travail de création. Après deux mois de combat sur le front de Belgique, Paul Paray est fait prisonnier et envoyé au camp d'internement de Darmstadt. Refusant toute collaboration musicale avec les Allemands, il ne dispose d'aucun instrument, à l'exception du modeste harmonium dont il joue le dimanche, pour accompagner les deux offices religieux destinés aux prisonniers catholiques et protestants.
Il subit ainsi une pénible captivité de quatre années, mais développe cette étonnante faculté qui lui permet de composer sans support acoustique, de concevoir et de garder en l'esprit le détail des partitions qu'il transcrira plus tard sur le papier, d'un seul jet, et sans rature. Son
Quatuor à cordes, achevé au Tréport, plus sombre et heurté que les œuvres de la période romaine, semble témoigner de sa découverte du tragique de la vie.

L'ascension du jeune chef

De retour en France, affaibli par sa longue captivité, Paul Paray espère entreprendre une carrière de pianiste-compositeur. Mais en été 1919, pressé par des nécessités économiques, il accepte de diriger l'orchestre du casino de Cauterets, et y fait une expérience décisive : il se découvre "un bras", le talent de faire partir un orchestre, dont les plus grands compositeurs ont souvent été privés. Dès son premier concert à Paris, le 29 février 1920 - Camille Chevillard l'ayant invité à remplacer André Caplet, malade - Paul Paray conduit un programme audacieux (Wagner, Berlioz, Chabrier, Duparc, Debussy) qui soulève l'enthousiasme du public de la salle Gaveau. Il est immédiatement nommé chef-adjoint de Chevillard, qui lui apprendra les "ficelles" du métier. Huit mois plus tard, il est élu Directeur de l'Orchestre des Concerts Lamoureux, et en deviendra Président après la mort de Camille Chevillard, en juin 1923.

Paul Paray se donne alors avec ardeur à son travail d'interprète. Sa vaste culture et sa prodigieuse mémoire musicale lui permettent d'exceller dans le répertoire classique, qu'il soit allemand, français ou russe, et de mener les nombreuses créations que lui confient ses contemporains : Gabriel Fauré, Maurice Ravel, Florent Schmitt, Gabriel Pierné, Louis Aubert, Lili Boulanger, Pierre de Bréville, André Caplet, Jacques Ibert, Ermend Bonnal, Albert Roussel, Claude Delvincourt, et bien d'autres. Il présente au public parisien de nouveaux interprètes de grand talent, comme le violoniste Jascha Heifetz (en février 1921) et le jeune prodige Yehudi Menuhin (en février 1927).
En 1928, il cède la baguette de Lamoureux à Albert Wolff, et partage pendant douze années une intense activité à la tête des orchestres de l'Opéra de Monte-Carlo (de 1928 à 1934), du Casino de Vichy (en été) et des Concerts Colonne, où il succède à Gabriel Pierné en 1932. Avec cette prestigieuse formation, il explore un vaste répertoire classique et romantique, mais inscrit régulièrement à ses programmes les œuvres nouvelles de compositeurs tels que Eugène Bozza, Jacques de la Presle, Yvonne Desportes, Edmond Marc, Elsa Barraine, Henry Barraud, Francis Poulenc, Maurice Duruflé… ou Serge Prokofiev, alors exilé en France. C'est aussi l'époque où Paul Paray, omniprésent sur les scènes parisiennes, conduit plusieurs cycles Wagner, tantôt avec Colonne, tantôt avec l'orchestre de l'Opéra de Paris, dont il est premier chef.

Les œuvres de la maturité

Mais la direction d'orchestre n'épuise pas toute son énergie. Pendant cette décade 1930-1940, il compose trois grandes œuvres d'une audacieuse vigueur, dont le phrasé lyrique et l'esthétique apollinienne ne feront jamais place aux expériences sérielles :

- La Messe pour le cinquième centenaire de la mort de Jeanne d'Arc, créée à Rouen en mai 1931, avec les meilleurs instrumentistes de Lamoureux, de Colonne et du Conservatoire, qui suscita l'enthousiasme de Florent Schmitt : "La Messe de Jeanne d'Arc est une œuvre d'une force et d'une noblesse qui la hissent d'emblée aux sommets";

- La Première Symphonie en ut, créée en mars 1935 aux Concerts Colonne, "déploie l’optimisme serein d’un musicien ayant atteint l’apogée de son art en l’expression supérieure de bonté, d’humour, de poésie et de raffinement" (Michel Tibbaut);

- La Seconde Symphonie en la, sous-titrée Le Tréport, tour à tour méditative, nostalgique, tumultueuse et sereine, conçue à la faveur de longues promenades sur les falaises de sa ville natale, peu après la mort d'Auguste Paray. Il la crée au Châtelet en avril 1940, avec les musiciens d'une grande formation Colonne-Lamoureux, Paul Paray et son ami Eugène Bigot ayant opéré la fusion de leurs deux orchestres.

La seconde guerre et l'occupation


Mais la guerre interrompt, une nouvelle fois, l'activité musicale de Paul Paray, qui démissionne de sa présidence lorsque les autorités d'occupation lui réclament les noms de ses musiciens israélites et entreprennent de débaptiser l'orchestre (sous le prétexte qu'Eugène Colonne, son fondateur, était juif). Il quitte Paris en octobre 1940 et s'exile à Marseille, alors en "zone libre", puis à Monaco en automne 1941, où la Principauté lui offrira le poste de premier chef d'orchestre et co-directeur de l'Opéra. Au cours de cette période, il recrute et protège des musiciens juifs chassés de l'Orchestre National en juillet 1941, et menacés sur le sol de France. Son concert de Lyon du 21 mai 1942, organisé à l'initiative de journalistes résistants - en réponse à la visite du Berliner Philharmoniker emmené par Clemens Krauss - sonne comme un défi à l'Allemagne nazie.

Contraint de réduire la fréquence de ses concerts publics, Paul Paray retrouve la composition et prend le temps de transformer quelques-unes de ses œuvres antérieures : il élargit son Quatuor à cordes aux dimensions d'une Symphonie d'archets qu'il dirige à Monte-Carlo en mars 1944, et orchestre une dizaine de Mélodies déjà composées en 1921, sur des poèmes de Jean Lahor.
En février 1945, munis d'un ordre de mission du Gouvernement provisoire de la République, Paul Paray et son amie pianiste Yvonne Lefébure se rendent à Londres pour y faire entendre de la musique française. La ville étant soumise au bombardement des V2 allemands, l'orchestre de la BBC se replie à Bedford, où tous deux interprètent le
Concerto en sol de Maurice Ravel.

La carrière internationale

Bientôt absorbé, après la Libération, par la réorganisation de son Orchestre Colonne, ses tounées à travers la France et l'Europe - notamment avec le Philharmonique de Vienne -, la création du nouvel Orchestre philharmonique d'Israël et les concerts qu'il effectue comme chef invité des plus grandes phalanges du continent américain, Paul Paray interrompt son activité de compositeur.

Il avait déjà produit forte impression aux Etats-Unis, en 1939, à la tête du New York Philharmonic, et avait alors refusé le poste de co-directeur du NBC Symphony Orchestra, aux côtés de Toscanini. Depuis la fin de la guerre, en 1945, les appels des Etats-Unis se faisaient pressants. En octobre 1951, au terme d'une prestigieuse série de concerts avec les orchestres de Boston, New-York, Cincinatti, Philadelphie, Pittsburgh et Chicago, Paul Paray accepte de rebâtir le Detroit Symphony Orchestra, dont il fera, pendant ses onze ans de Direction musicale, "le premier orchestre français des USA". Jusqu'en 1955, il réussit à partager ses activités entre l'ancien et le nouveau continent. Mais à partir de 1956, installé durablement à Motown city, il laisse à Charles Münch la présidence de l'Orchestre Colonne, et ne revient en France que pour deux séries de concerts annuels, principalement avec l'Orchestre National.

A Detroit comme à Pittsburgh, New-York et Philadelphie, où il est régulièrement invité, Paul Paray prend plaisir à conduire, en marge du répertoire classique et de la musique française, les œuvres de compositeurs américains ou canadiens : Aaron Copland, Samuel Barber, Harold Shapero, James Cohn, Ned Rorem, Walter Piston, Murray Adaskin. A ceux qui s'étonnent qu'il ait lui-même abandonné l'écriture musicale, il répond que "rien ne peut égaler la joie de créer", mais que son travail d'interprète, souvent nourri d'un fécond dialogue avec les auteurs, lui donne "une satisfaction palpable et bien réelle, plus directe que la composition, même si elle est éphémère".
C'est encore à Detroit que Paul Paray réalisera une magnifique série d'enregistrements, servis par la nouvelle technique "Living Presence" de la firme Mercury - mise au point par Robert Fine - qui seront
best-sellers aux Etats-Unis, et bientôt distribués en Europe (plusieurs d'entre eux sont aujourd'hui réédités en SACD).

Un infatigable "Guest conductor"

Paul Paray a soixante-seize ans en 1962, lorsque prend fin son contrat avec Detroit, mais nommé Emeritus Conductor, il retrouvera son orchestre chaque année, pour quatre semaines conséctives. Il entreprend alors la dernière phase de sa carrière. Toujours précédé par sa réputation de "bâtisseur d'orchestres", il est régulièrement invité par les plus grandes phalanges symphoniques, principalement en France et en Europe, en Amérique et en Israël. A quatre-vingts ans, il conduit le tout nouvel Orchestre National de l'Opéra de Monte-Carlo pour une grande tournée de 43 concerts à travers les Etats-Unis et le Canada, de février à avril 1966. Un an plus tard, remplaçant son cadet Charles Münch au pied levé, il emmène l'Orchestre de Paris à Kiev, Moscou, Leningrad et Riga.

Paul Paray a plus de quatre-vingt-dix ans lorsqu'il conduit, une dernière fois, les orchestres de Detroit et de Philadelphie. Sa forme physique et son dynamisme intellectuel sont légendaires, et il ne cessera jamais de diriger. C'est à Monte-Carlo que la mort surprend le doyen des chefs français, le 10 octobre 1979, peu après un concert avec son ami Yehudi Menuhin, à la veille de trois nouvelles prestations avec l'Orchestre de Paris. Dans la cathédrale de la principauté, Bernard Gavoty prononce l'hommage officiel de l'Académie, et le fera suivre d'un surprenant article du Figaro.

Au cours de sa longue carrière, Paul Paray fut honoré des plus hautes distinctions, en France, aux Etats-Unis et à Monaco. Premier Grand Prix de Rome de composition en 1911, élu Président des chefs d'orchestre français et membre de l'Académie des Beaux-Arts en 1950, Doctor of Law de Wayne University, City Medal de Tel-Aviv, Citoyen d'honneur de Detroit, Diemeringen, Le Tréport et Monaco, nommé Grand Officier de l'Ordre des Grimaldi en 1967, Grand'Croix de l'Ordre National du Mérite en 1971, il fut élevé au rang de Grand'Croix de la Légion d'Honneur en 1975. Deux musiciens l'y avaient précédé : Gabriel Fauré et Camille Saint-Saëns.

Conformément à sa volonté, il repose dans le cimetière de sa ville natale, Le Tréport, qui joua un si grand rôle dans sa formation initiale et lui inspira les thèmes de plusieurs compositions musicales.
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Texte de Jean Cabon

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Conformément à sa volonté, il repose dans le cimetière de sa ville natale, Le Tréport, qui joua un si grand rôle dans sa formation initiale et lui inspira les thèmes de plusieurs compositions musicales.
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